Chapitre 10 : Désillusions

Lieu : Vallée du peuple de Kel

Planète : Elonès

Date : 10 mois avant le premier contact.

***

        Les rayons de soleil éblouissaient Ichka, troublant sa vision. Elle distinguait à peine le lieu où elle se trouvait. Ce devait être en extérieur car elle pouvait sentir la brise du matin sur son visage. L’arôme des fleurs printanières emplissait l’air, se mêlant au pollen des fougères. Des rires d’enfants résonnaient autour d’elle. Elle était désorientée, troublée. Le monde était si grand, presque insondable. Devant elle, une silhouette familière se dessina. Elle reconnut son parfum rassurant. Elle tendit les bras vers elle et sentit une tendre étreinte en retour. Sa mère s’approcha de son oreille et lui chuchota ces quelques mots :

– Mon cœur, pardonne-moi…

        Ichka ouvrit les yeux. La pièce était plongée dans l’obscurité. Elle entendait la pluie tomber à l’extérieur. Le tonnerre grondait au loin. Un léger sifflement continuait de résonner dans sa tête, mais la migraine avait disparu. Elle passa sa main sur son front et sentit des points de suture. La plaie était encore douloureuse. Soudain, un grondement retentit dans la pièce. Elle reconnu le souffle de son père. Elle tâtonna dans la pénombre pour trouver une torche. Elle finit par saisir ce qui devait être une lampe à gaz et l’alluma. Son père était assis à sa droite, aux pieds de son lit. Elle ne savait pas depuis combien de temps il était resté attendre à son chevet, mais il avait fini par tomber de fatigue. Elle posa sa main sur la sienne. C’est alors qu’il entrouvrit les yeux.

– Ichka… ?

Elle lui adressa un sourire. Il l’empoigna aussitôt et la serra contre lui.

– Par Egone… Merci… merci !

Il prit son visage dans ses mains.

– Comment te sens-tu ?

– Je vais bien, du moins… je crois. Où sommes-nous ?

– Je t’ai installée dans la chambre de guérisseur. Cela fait plusieurs jours que tu es inconsciente. Nous avons bien cru te perdre.

– Que s’est-il passé ?

– Tu ne t’en souviens pas ?

– Tout est assez flou. Je me souviens être partie travailler dans les champs… puis je me réveille dans cette chambre… tout semble si lointain.

– Tu ne te sentais pas bien ce matin là. Inok t’a dit de rentrer te reposer. Nous t’avons retrouvé non loin de la rivière. Tu t’étais ouvert le crâne. Nous pensons que tu as dû glisser et te cogner contre une pierre non loin. Tu ne te souviens pas ce que tu étais venue faire ici ?

Ichka ferma les yeux pour mieux se concentrer.

– Je n’arrive pas à m’en souvenir.

Il posa sa main sur sa joue.

– Ne t’inquiète pas. Après un tel traumatisme, ce n’est pas étonnant que tu aies des pertes de mémoire. Reposes-toi. Demain, tout ira mieux.

               Ichka se rallongea pour se rendormir, tournant le dos à son père. Ce dernier éteignit la lumière. Mais alors que l’obscurité avait repris ses droits, Ichka garda les yeux grands ouverts, scrutant les ténèbres en quête de réponses : elle savait que son père venait de lui mentir.

***

La petite tête de koh dépassa de l’entrebâillement de la porte aux premières lueurs du jour. La nouvelle du réveil d’Ichka n’avait pas mis longtemps à faire le tour du village. Il bondit sur son lit et se jeta dans ses bras.

– Que c’est bon de te voir petit frère !

– J’ai eu si peur de te perdre Ichka. Je ne sais pas ce que je ferai sans toi.

Elle lui sourit.

– Ecoutes-moi bien.

Elle se rapprocha de son visage.

– Je ne te laisserai jamais. Je t’en fais la promesse. Ok ?

Koh acquiesça, puis la serra encore plus fort.

        Ichka resta encore deux jours en convalescence. Elle reprit très vite le chemin des récoltes, comme si de rien n’était. Mais son esprit n’était focalisé que sur une seule chose : comprendre ce que son père faisait le jour de son accident. Après son réveil, elle n’entendit plus aucune voix résonner dans sa tête. La vie semblait avoir repris son cours, balayant de la main les événements qu’elle avait vécu. Elle était la seule à s’en souvenir et comptait bien comprendre ce qui se tramait.

        Après les événements qui s’étaient déroulés il y a trois ans, Kec-fatolc  (le pont des âmes) avait été interdit d’accès par le conseil. Depuis, Tomac’h effectuait des expéditions régulières. Pour autant, elles restaient très mystérieuses et il n’en parlait jamais avec sa fille. Ce jour là, il se préparait pour un nouveau voyage. Il était tôt et le soleil n’avait pas encore percé à l’horizon. Ichka tournait autours des bourac’hs qui venaient d’être attelés devant sa maison. Les deux pachydermes broutaient paisiblement les fougères, ne laissant résonner que le bruit de leur mastication. Ils tiraient chacun un chariot remplit de provisions.

– Alors Ichka, tu veux faire partie du voyage ?

Igoc afficha un sourire malsain au coin des lèvres. Elle fit semblant de ne pas entendre.

        Igoc était un Elonèsien plutôt petit et chétif. Son visage avait été brûlé quand il était enfant, lors d’un incendie dans les plantations d’oxitients. Sa peau avait littéralement fondu par endroits, laissant apparaître le squelette métallique de son visage décharné. Il avait également perdu son œil gauche dans l’accident. Il ne lui restait plus, à la place, qu’une orbite vide. Avec les années, il était devenu un marginal, constamment désigné pour les tâches ingrates.

– Bah alors petite, tu me réponds pas ?

Ichka prit une lente inspiration et lui rendit un regard noir.

– Non merci Igoc.

Il répondit par un rire tonitruant, provoquant chez Ichka un frisson.

– Les filles de chefs, toute les mêmes. Vous vous croyez supérieures à tout le monde hein ?

– Face de glaise, arrête d’embêter la petite. Tu vois bien que tu lui fais peur.

Timério, un des lieutenants de Tomac’h venait d’arriver devant la caravane. Bien qu’il l’a défende, Ichka n’aimait la manière dont il s’adressait à Igoc.

– Concentres toi plutôt sur le chargement, qu’il ne nous manque pas du matériel comme la dernière fois.

Igoc grommela quelques mots inaudibles et se remit au travail. Timério fit un signe de la tête à Ichka qui lui rendit un sourire gêné. Elle n’était pas là sans raison. Elle devait comprendre le but de cette expédition. Elle observait discrètement le matériel qu’ils chargeaient. Rien ne lui avait semblé sortir de l’ordinaire, quand soudain, une grande caisse en boit retint son attention. Elle était assez grande pour qu’un Elonèseien se tienne assis dedans. Elle était en partie dissimulée sous une couverture. Elle attendit qu’Igoc et Timério s’éloignent pour s’en approcher. Elle souleva le drap recouvrant la caisse, la main chancelante. Son cœur battait la chamade. Elle saisit alors le couvercle et entrouvrit la boite doucement pour ne pas faire grincer le bois. L’intérieur était sombre et elle n’arrivait à distinguer qu’une forme vague. A ce moment là, la voix de son père retentit. Il venait de sortir de la maison familiale. Elle lâcha aussitôt le couvercle qui, par chance, se reposa sans un bruit. Il s’approcha de l’attelage et découvrit avec surprise la présence d’Ichka. Elle s’approcha de lui.

– J’étais venue te souhaiter bon voyage.

Il lui sourit et la pris dans ses bras.

– Je dois partir travailler aux champs, je suis déjà en retard.

***

        L’ambiance était orageuse quand Ichka décida de quitter les champs d’oxitient, profitant de l’absence d’Inok. Elle n’avait qu’une idée en tête : retrouver la relique d’Egone qui l’avait plongée dans le coma. Elle devait savoir à tout prix ce que son père lui cachait. Le village était vide à cette heure de la journée, ce qui lui permit de le franchir sans se faire remarquer. Soudain, un éclair zébra le ciel. La pluie ne tarda pas à tomber à verse. Les éléments semblaient lutter contre elle. Elle  remonta la vallée. En arrivant au lit de la rivière, au dessus du village, elle eut un moment d’hésitation. Le cours d’eau avait grossi, nourri par les pluies diluviennes des jours précédents. Le courant était bien plus important. Ichka aurait sans doute à peine pieds à certains endroits de la traversée. Elle s’avança vers un arbre non loin et arracha une branche épaisse. C’est alors, qu’aidée par cette canne de fortune, elle s’enfonça dans la rivière. La branche suffisait à peine à la maintenir face au courant. A chaque pas, elle s’enfonçait un peu plus dans la vase. A mi-chemin, elle prit une grande inspiration et franchit les quelques mètres suivant la tête plongée sous l’eau. Elle était abrutie par le bruit ambiant. Des cailloux, emportés par le courant, lui griffaient le corps de toute part. Mais sa détermination était plus forte que tout. Elle émergea à deux mètres du bord. Elle franchit les quelques pas la séparant de la terre ferme puis s’écroula sur le sol de fatigue. Elle resta là plusieurs minutes, le temps de calmer sa respiration. Quand elle eut repris des forces, elle se releva et marcha jusqu’à l’affleurement de la montagne où devait se trouver l’entrée de la caverne interdite. L’ouverture était toujours là, dissimulée par des lianes et des fougères. Elle trembla légèrement, galvanisée par l’excitation mêlée à la peur. Elle prit une longue inspiration pour se donner du courage et entra. L’eau ruisselait le long de son corps alors qu’elle pénétrait dans la caverne. Elle balaya la pièce du regard, à la recherche de la relique, mais il n’y avait rien. Tout avait disparu. Ichka frappa le mur du poing. Elle tomba à genoux et prit sa tête dans ses mains. Mais alors qu’elle s’abandonnait à la lassitude de l’instant, elle entendit une autre respiration que la sienne. Une personne se tenait derrière elle.

– Hé petite, c’est pas beau de mentir.

Elle se retourna pour observer son interlocuteur.

– Timério… ?

– Je n’ai pas le choix, je vais devoir en référer à ton père.

– Non, je t’en pries, ne lui dit rien !

– Je ne pense pas avoir vraiment le choix, petite.

Ichka balaya de la main la pièce.

– Si tu dois me dénoncer à mon père, dis-moi au moins ce qu’est tout cela ?

Timério esquissa un sourire.

– Je dirais que c’est une caverne.

– Tu sais très bien de quoi je veux parler. Mon père m’a menti, j’ai besoin de savoir pourquoi.

– Tu ferais mieux de t’arrêter là. Tu ne sais pas où tu mets les pieds. Il y a certains secrets qu’il vaut mieux laisser là où ils sont.

– Tu veux parler d’Alvec ? Ce soir là, au pont des âmes, vous étiez partis à trois sur la piste de la comète qui s’est écrasée, mais seulement deux sont rentrés au village. Que lui est-il arrivé ? Tu vas peut-être me dire que vous l’avez abandonné sur place ?

– Tais-toi petite sotte !

Timério gifla Ichka, la projetant sur le sol.

– Tu parles, tu parles, mais tu ne sais rien.

– Salaud !

Elle se jeta sur lui, et le frappa de ses poings. Il ne sourcilla même pas. Il n’eut aucun soucis pour la maîtriser.

– Calme-toi Ichka. Je suis désolé. Je n’aurais pas dû.

Elle retomba à genoux sur le sol.

– Tu sais petite, finalement, rien ne m’oblige à le dire à ton père en fait. Ca peut rester notre petit secret…

Ichka releva la tête vers Timério.

– Par contre, si tu veux que je me taise, il va falloir d’abord que tu sois très gentille avec moi.

Le visage d’Ichka se contracta légèrement. Mais alors, qu’il commençait à défaire sa ceinture, elle se releva et le gifla. Il l’empoigna et lui chuchota à l’oreille.

– Bah quoi ? Je ne te plais pas ? Tu préfère peut-être Igoc avec sa face de glaise ?

Il lui lécha le creux de l’épaule, lui provoquant un profond dégoût.

– De toute façon, tu peux crier tant que tu veux, ici, personne ne t’entendra.

        Cette fois-ci, il la gifla si fort qu’elle perdit connaissance sur le coup. Quand elle rouvrit les yeux, elle ne comprit pas tout de suite ce qui lui arrivait. Tout était flou autour d’elle. Elle mit du temps à prendre conscience de l’horreur de la situation. Une douleur aigue déchirait son ventre. L’odeur infecte de sa sueur emplissait ses narines. Elle entendait son souffle rocailleux résonné à ses oreilles.  En sentant les frottements de son corps contre le sien, elle comprit qu’il avait sûrement dû arracher ses vêtements. Elle était nue, impuissante, et souillée jusqu’au plus profond de son être. Cette créature abjecte était en train de profiter d’elle, et elle était totalement impuissante. Un sentiment de dégoût profond fit remonter chez elle une colère indicible. Comment pouvait-il oser se comporter de la sorte ? Il ne méritait pas de faire partie du peuple des Kels. A dire vrai, il ne méritait pas même de vivre. La colère devint une fureur qui se déversa dans ses veines, lui donnant une force nouvelle. Des voix affluèrent dans sa tête. Cette fois-ci, elles parlaient à l’unisson. Un pouvoir immense l’envahissait. Ichka n’était plus vraiment là, elle n’était plus vraiment elle. Elle ne cria pas, ne se débattit pas non plus. Elle ne fit rien d’autre que d’attraper fermement le visage de Timério avec ses mains. Il fut surpris par sa réaction et s’arrêta au milieu de son ébat. Elle le regarda dans les yeux intensément. Timério se releva, la libérant de son étreinte. Il tituba un instant. C’est alors qu’un flot de sang continu jaillit par ses yeux et ses narines. Il fixa alors le mur derrière Ichka d’un regard livide, puis s’effondra par terre.

Soudain quelqu’un entra dans la caverne. Igoc venait d’apparaître à l’entrée. Il resta plusieurs secondes à fixer de son unique œil valide le spectacle devant lui, médusé.

– Je vais chercher de l’aide…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Enter Captcha Here : *

Reload Image