Chapitre 11 : L’exécution

Lieu : Vallée du peuple de Kel

Planète : Elonès

Date : 9 mois avant le premier contact.

***

        Iris s’étendait à perte de vue, recouvrant le ciel dégagé d’Elonès. Seule une petite tache brillante étincelait au loin, reflétant les rayons du soleil. Un lac atmosphérique s’était formé à la jonction des deux mondes, là où les gravités des deux planètes s’annulaient. L’eau liquide pouvait tenir en lévitation des mois durant. Des centaines de nuages s’étaient agrégés pour le former. Tôt ou tard, il atteindrait sa masse critique et s’effondrerait sur l’une des deux planètes, détruisant tout dans son sillage. Ce phénomène était malheureusement bien connu des Elonèsiens. Ils le nommaient « larmes d’Egone » en référence à l’un de leur dieu les plus puissants, fils d’Aros, protecteur des morts, exilé pour l’éternité dans l’outre monde. Il déversait ses larmes sur ce monde, emporté par la mélancolie du souvenir son amante perdue.

        En contrebas, baigné par les rayons du soleil, s’étendait la vallée verdoyante des kels. Le village d’Ichka était à peine visible sur l’affleurement de la montagne. Seules les quelques cheminées creusées à même la roche, dégageant une fumée cendrée, trahissaient l’emplacement des demeures. Sur la place du village, surplombant les cultures d’oxitients, une tribune en bois avait été montée à la hâte. Une foule compacte s’était attroupée devant l’esplanade. La tension dans l’assistance était palpable. Certains Elonèsiens hurlaient de rage ; D’autres, pleuraient. Les cinq élus du conseil restreint du village siégeaient au centre de la scène. Tomac’h se leva et annonça d’une voix solennelle :

– Faites venir l’accusé.

Dissimulée sous une ample soutane, la frêle créature fût traînée jusqu’à la tribune par deux gardes. Des liens enserraient ses poignets meurtris. Elle fut projetée violemment au sol, aux pieds du conseil. Elle resta prostrée, la tête baissé. Ses mains tremblaient, saisies par l’angoisse, alors que Tomac’h énonçait le jugement.

– Accusé, pour le meurtre de Timério, membre du peuple des Kels, d’après nos lois, il n’y a qu’un châtiment à la hauteur de votre crime.

Son visage se contracta. Il prit une longue inspiration pour retenir son émotion en énonçant le jugement.

– … la mort. Vous serez purifié par le feu au coucher du soleil. Avez-vous quelque chose à dire ?

L’accusé se contenta de secouer la tête lentement. Il fut attaché sur le bûcher, quand soudain, une élonèsienne en pleurs ramassa une pierre sur le sol.

– Tu m’as pris mon fils unique …

Elle jeta violemment le roc qui percuta le condamné en plein visage. L’impact souleva sa capuche, dévoilant son visage décharné. Un filet de sang s’écoula de son front, s’engouffrant dans l’orbite creuse où se trouvait jadis son œil gauche. Il scruta intensément l’assemblée avec le second, encore valide. Ignoc ne dit mot, alors que les gardes le menaient à l’échafaud.

***

        La pièce était plongée dans l’obscurité. Seul le bourdonnement de la vie résonnait d’un ton étouffé à l’extérieur. Le village se pressait telle une fourmilière pris d’une frénésie inexplicable. Soudain, la porte d’entrée s’entrouvrit laissant pénétrer un halo de lumière. La pièce était une petite chambre qui servait d’ordinaire d’infirmerie. Des chaises avaient été empilées contre le mûr de droite pour masquer la fenêtre. A l’opposé, une étagère avait été renversée et des éclats de verre jonchaient le sol. Le lit au centre était vide. La silhouette à l’entrée s’avança avec précaution et ferma la porte. Tomac’h alluma une lampe à huile et se dirigea vers le coin de la chambre, non loin de la fenêtre. Ichka se tenait là, recroquevillée sur elle-même, la tête baissée et les jambes repliées contre elle. Son corps, marqué de traces de griffures était devenu squelettique. Tomac’h s’assit à ses côtés. Elle recula brusquement quand il approcha sa main de son épaule. Il hésita un instant, puis renonça, serrant légèrement le poing, frustré par son impuissance. Il posa la lampe sur le sol et commença à parler.

– Ichka…

Il déposa un bol de soupe. Elle ne témoigna aucune réaction. Il baissa les yeux, le poing et les dents serrées par la rage.

– Ce qu’il a fait… je… je l’aurai tué de mes propres mains si j’en avais eu l’occasion…

Une larme perla sur sa joue.

– Pardonne moi Ichka… je n’ai pas su te protéger…

– … père…

En quinze jours, c’était la première fois qu’elle sortait de son mutisme.

– oui ?

– … que suis-je… ?

Tomac’h prit une grande inspiration. Il ferma les yeux.

– Je redoutais que ce jour n’arrive. A l’époque tu n’étais qu’une enfant. Comme tu le sais, notre famille est l’une des plus anciennes du village. Nous étions là au commencement, lorsque les premiers Kels se sont installés dans la vallée. Le sang qui coule dans tes veines est celui des premiers Elonèsiens. En mille ans, il est toujours demeuré aussi pur. Certaines des capacités de notre race ont été oubliées par notre peuple. Désormais, elles sont craintes.

Il prit une pause, comme si les mots peinaient à s’échapper de sa bouche.

– Comme ta mère, tu as hérité du don obscur.

Le visage d’Ichka s’emplit de perplexité. Son regard s’était allumé et elle restait pendue aux lèvres de son père, comme animée d’une énergie nouvelle.

– Ce que tu connais de la mort de ta mère est un mensonge. Tu étais si jeune !

Il prit une inspiration avant de continuer.

– Contrairement à ce que nous t’avons dit, ta mère n’est pas morte en couche. En réalité, Koh avait trois mois quand l’incident s’est produit. Ce jour là, tu jouais dans les champs comme à ton habitude.  Ta mère et moi vaquions à nos occupations. Nous jetions un coup d’œil régulièrement pour vérifier que tout allait bien. Mais soudain, tu avais disparu. Nous t’avons appelé plusieurs minutes, mais tu ne répondais pas. Après t’avoir recherché dans tout le village et ses alentours, ta mère t’aperçut au loin, vers la falaise. Tu courrais tout droit vers le précipice. Nous étions bien trop loin pour te stopper. Tu étais encore une enfant insouciante. Tu ne regardais pas où tu mettais les pieds. C’est à ce moment précis qu’une vive douleur déchira mon crâne. Tu te stoppas net dans ta course et tombas au sol. Ta mère courut pour te rejoindre. Un filet de sang jaillissait de ton nez. Tu avais du mal à reprendre tes esprits. Elle pleura toutes les larmes de son corps, alors qu’elle t’enserrait dans ses bras, s’excusant de ce qu’elle t’avait fait. Malheureusement, ce que nous ignorions à ce moment là, était que l’onde de choc avait été ressentie dans tout le village. Elle fut trop forte pour le doyen de la tribu qui y perdit la vie.

Une larme perla sur son visage.

– Les villageois étaient paniqués. Le don obscur est vu comme une malédiction et les porteurs comme des démons… Ta mère fut jugée et condamnée à mort. Malgré ma position dans le conseil, je n’ai rien pu faire pour la sauver.

Il s’effondra dans un sanglot.

– Elle voulait juste te protéger… toi, son enfant…

Ichka se figea.

– Que préparent les villageois ?

Tomac’h ne prêta pas attention à sa question et poursuivit.

– Pendant les années qui ont suivi, je savais que tu développerais les mêmes capacités. J’ai tenté de trouver un moyen pour maintenir ton pouvoir sous contrôle. Je savais que les premiers signes se manifesteraient à ta puberté. C’est en tout cas ce qui aurait dû se produire si nous n’avions pas trouvé la relique de l’outre-monde, il y a trois ans, lors du pèlerinage au Kec-fatolc. Elle avait la particularité d’émettre un signal qui, à la bonne fréquence pouvait inhiber tes pouvoirs. Et pendant un temps, l’appareil a marché. Ton don a été maintenu sous contrôle alors que tu devenais femme. Malheureusement, au bout de quelques mois, les effets s’estompaient. Tu t’accoutumais aux effets de la relique. Nous avons dû réajuster régulièrement la fréquence d’émission. Plus tu avançais en âge et plus nous étions obligé d’amplifier le signal. Durant trois années, ça a été suffisant. Mais il y a quelques semaines, nous sommes arrivés aux limites de la machine. Elle ne pouvait plus contrer tes capacités. Nous l’avions réglé si fort que ses effets se ressentaient même sur les villageois.

Ichka ferma les yeux un instant et murmura.

– Les voix dans ma tête… les cauchemars…

– Je n’aurai jamais imaginé que tu trouverais toute seule la source de l’interférence.

Ichka saisit sa tête dans ses mains.

– Tout ce que j’ai fait Ichka, je l’ai fait pour te protéger, rien de plus. Je t’en prie, pardonne moi…

Le visage Ichka devint livide. Elle commençait à comprendre.

– Père ? Qu’as-tu fait ?

– Il le fallait… je… je n’avais pas le choix… nous n’avions pas le choix…

– Je dois répondre de mon crime.

Tomac’h finit pas avouer la vérité à demi-mots.

– Quelqu’un s’en est déjà chargé à ta place…

– Le bûcher… il n’est peut-être pas trop tard.

Elle bouscula son père et ouvrit violemment la porte.

– Ichka ! Tu ne pourras pas l’empêcher, il est trop tard. Ignoc a fait son choix.

Elle se tourna un instant vers lui.

– Ignoc ?

– Oui, Ignoc. C’était son idée.

Le visage d’Ichka se décomposa sous la stupeur.

– Mais… pourquoi … ?

– Tu ignores beaucoup de choses sur lui. Il t’a toujours considéré comme sa petite sœur. L’idée de ta mort lui était au moins aussi insupportable qu’à moi.

– Et tu vas le laisser se sacrifier, comme ça, sans rien faire pour l’en empêcher ?

– L’arrêter reviendrait à signer ton arrêt de mort et ça, je ne peux l’accepter.

Elle détourna le regard.

– Je ne peux le croire. Tu n’es qu’un lâche…

Une larme coula sur sa joue, tandis que son regard témoignait de toute sa fureur.

– Tu n’es plus mon père…

Puis elle franchit le pas de la porte.

A l’extérieur, elle se heurta à une foule compacte. Elle se fraya difficilement un chemin.

– Arrêtez !

Une fumée compacte s’élevait dans le ciel. Elle pressait le pas à mesure qu’elle se rapprochait du bûcher. Soudain des cris de douleur retentirent. Sa respiration s’accéléra alors qu’elle bousculait les silhouettes qui l’entouraient.

– Non ! Arrêtez ! Il est innocent !

Malgré ses appels désespérés, personne ne réagissait ; pire, la foule hurlait, galvanisée par l’excitation de l’exécution. Toute la colère d’un peuple s’était dirigée vers ce brasier ardent. Ichka réussit à s’extraire de la foule et saisit les barreaux d’une échelle qui menait à la tribune. D’en haut, elle surplombait la foule. Elle aperçut à quelques dizaines de mètres le bûcher. Ignoc hurlait de douleur, son corps dévoré par les flammes. Ichka tomba à genoux et cria de toutes ses forces.

– Arrêtez !!

        Mais le messager qui répondit à ses appels désespérés ne fut pas celui qu’elle s’attendait à rencontrer. Un grondement sourd déchira le ciel. L’assistance se tut aussitôt. Les villageois cherchaient du regard affolés l’origine du tonnerre. Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Les larmes d’Egone dévalèrent la montagne, arrachant des pans entiers de roches. Un vent violent s’éleva, fouettant les cheveux d’Ichka. Son visage était devenu livide. En à peine quelques secondes, la vallée des Kels disparut sous les flots. L’estrade fut pulvérisée par l’onde de choc. Ichka fut projetée et atterrit sur un des morceaux de bois. Seule sur son embarcation de fortune, elle fut emportées par les flots.