Chapitre 2 : Les fils d’Egone

Lieu : Icar

Planète : Iris

Date : 890 ans après le premier contact.

***

       Yoden avait été appelé la veille pour couvrir une fusillade survenue dans la soirée sur Elonès. Après cinq ans de travail et de sacrifices, la chaîne Iris 1 lui offrait enfin une chance de faire ses preuves sur le terrain. Il partait dans la matinée rejoindre l’équipe de tournage. Son bonheur aurait été entier si cette soudaine promotion n’était obscurcie par la disparition de son collègue et mentor Ilorian Manks. Il les avait quittés il y a quelques mois. Les années passées en tant que correspondant sur Elonès l’avait poussé progressivement dans la tombe. L’atmosphère de la planète avait endommagé son système respiratoire de façon irrémédiable, l’asphyxiant progressivement.

        Les rayons du soleil inondaient l’atrium, diffusant une douce chaleur dans la maison. Le plafond en cristal de quartz translucide reposait sur des colonnades en bois ouvragées. Elles se rejoignaient pour former quatre arcades. Le sol ébène contrastait avec les mûrs cristallins. La demeure en rez-de-jardin était composée de pièces séparées par des draperies. Sur Iris, toutes les habitations étaient conçues pour capter le moindre rayon de soleil. Le quartz, très abondant dans la région avait façonné sa capitale : Icar était surnommée « la cité des glaces ».

        Les images des derniers affrontements passaient en boucle sur l’holoscreen. Les forces de l’ordre affrontaient un corpuscule extrémiste Elonésien : les fils d’Egone. Inquiet d’exposer son fils à ces images violentes, Yoden changea rapidement de canal, préférant une chaîne pour enfants. Néanmoins, au bout de quelques minutes, il arriva à la conclusion que les dessins animés étaient au moins aussi violents que les informations. Son fils, impassible, fixait les images sans un mot.

        Soudain, sa femme passa devant lui sans même un regard. La dispute de la veille résonnait encore dans son esprit. Tout avait démarré après qu’il ait accepté sa nouvelle mission sur Elonès. Une fois de plus, il ne l’avait pas même consultée, annulant du même coup les vacances qu’ils avaient programmées depuis des mois. Ces cinq années passées sur Iris 1 avaient usé peu à peu leur relation.  Il enchaînait mission sur mission loin de son foyer. Parfois il partait des semaines en reportage. Avec le temps, ils étaient devenus des étrangers, emplis de rancœur et d’une mutuelle incompréhension.

Yoden pris ses affaires et se dirigea vers l’entrée de la maison.

– Je te préviens Yoden, si tu franchis le pas de cette porte, je pars chez mes parents avec le petit et tu ne nous reverras plus jamais.

Il s’arrêta un instant, serra le poing, puis parti en claquant la porte.

***

        Il monta dans l’autorail pour se rendre à la gare du pont interplanétaire. Le wagon prit son départ d’une zone de collines où étaient situés les quartiers pavillonnaires. Il s’enfonça progressivement dans la ville en contrebas. Cette dernière était construite dans une cuvette. Les tours des immeubles étaient littéralement posées sur la mer. Toute la cité était construite sur pilotis. L’attraction d’Elonès provoquait des marées très importantes, inondant périodiquement les canaux au pied de la ville. Le soleil perçait à l’horizon entre les deux jumelles, révélant les reliefs argentés d’Elonès. Les montagnes escarpées dessinaient des nervures sur toute la surface de la planète. Yoden commença à distinguer le pont interplanétaire. Prenant racine au centre de la ville, il traçait un trait entre les deux horizons. Il étincelait sur tout son long, telle une chaîne en argent tendue entre deux mondes. La synchronisation se produisait seulement trois fois par jour, pour une durée de deux heures. Passé ce délai, les deux parties du pont se détachaient, se promenant librement dans le vide séparant les deux planètes. Yoden savait qu’il ne devait pas être en retard, sans quoi, il perdrait une bonne partie de sa journée à attendre la synchronisation suivante.

        Le trajet lui laissa du temps pour réfléchir. La colère passée, la culpabilité l’envahit progressivement. N’était-il pas allé trop loin cette fois ci ? Il avait conscience des sacrifices que son travail leur demandait à lui et sa famille. Mais cette nouvelle affectation allait tout changer. Il pourrait dans peu de temps leur donner la vie qu’il leur avait toujours promise. Il se rassura en se disant qu’après tout, ce n’était pas le premier ultimatum qu’elle lui posait. Qu’elle finirait par se calmer et que tout rentrerait dans l’ordre. Il se raccrocha à cette idée tout au long du voyage qui le mena à la gare.

***

        Dans le hall, un hologramme gigantesque indiquait l’heure de départ du prochain ascenseur interplanétaire. Les rayons du soleil traversaient la gare de part en part. L’édifice était construit sur une structure métallique sur laquelle reposaient des alvéoles de cristal de quartz. Yoden se dirigea vers la salle d’embarquement. Il choisit soigneusement son siège dans l’ascenseur. Il aimait se placer sur le bord de la nacelle pour admirer la vue. « Veuillez gagner vos places » résonna une voix préenregistrée dans la cabine. « Restez immobile pendant la descente des harnais de sécurité ». « Un voyant bleu indiquera que le harnais s’est correctement enclenché ». « Si vous constatez un disfonctionnement, veuillez en référer à une de nos hôtesses ». Le bruit des moteurs résonna. Une légère vibration secouait la nacelle. « Nous vous souhaitons un agréable voyage en notre compagnie ». La cabine se désolidarisa du quai et s’éleva dans le ciel.

        Yoden regarda la ville s’éloigner à toute vitesse, disparaissant progressivement sous les nuages. Il pouvait encore distinguer sa demeure au loin, non sans un pincement au cœur. Il savait qu’il retrouverait le soir même une maison vide. Le groupe présent dans la cabine était assez hétéroclite. Il devait y avoir au moins autant d’Irisiens que d’Elonésiens. C’étaient des travailleurs pour la plupart : mineurs, techniciens, commerçants. Yoden remarqua également une famille partie sans doute faire du tourisme sur la planète jumelle.

        Soudain, un passager retint son attention. Son visage lui sembla étrangement familier. C’était un Elonésien qui devait mesurer au moins trois mètres au garrot et peser plusieurs centaines de kilos. Même pour un Elonésien, il restait hors normes. Le harnais sur son torse peinait à se fermer correctement. Il portait une longue cape grise recouvrant les trois quarts de son corps. L’individu lui rendit son regard. Les plaques métalliques sur son visage reflétaient les rayons du soleil par endroit. Yoden sentit le sol se dérober sous ses pieds quand il réalisa où il avait pu voir ce visage. « Aria, pardonne-moi… », pensa-t-il, alors qu’une larme perlait le long sa joue.

        L’Elonésien lui sourit avant d’arracher son harnais comme s’il s’agissait d’une simple brindille de fer. Il se leva, puis jeta sa cape au sol, dévoilant à tous une ceinture d’explosifs. Des cris hystériques retentirent dans la cabine, mais il était déjà trop tard. Il saisit un pendentif à son coup et murmura ces quelques mots : « Pour Ichka » avant de presser le détonateur, désintégrant au passage la moitié du pont interplanétaire.

1 comment for “Chapitre 2 : Les fils d’Egone

  1. steyaert
    03/01/2015 at 13:41

    Je l’ai relu avec plaisir et j’ai hâte de lire la suite….Cricri

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