Chapitre 3 : Amour fraternel

Lieu : Vallée du peuple de Kel

Planète : Elonès

Date : 1 an avant le premier contact.

***

        Les gousses d’oxitients se balançaient doucement, poussées par le vent d’été. Cela faisait maintenant trois mois que les jours étaient de plus en plus chauds. Aujourd’hui, plus encore, une tension étouffante emplissait l’air d’été. Soudain, l’une des gousses se décrocha dans un craquement sourd. Elle s’éleva dans le ciel, libérée de ses liens. Elle fut aussitôt stoppée par des filets.

        Seule, au milieu des champs, une silhouette se dessinait à l’horizon. Les traits de l’enfance s’étaient effacés pour laisser place à ceux d’une jeune femme. Sa peau, imprégnée de fines paillettes métalliques étincelait au soleil couchant. Des plaques de titane ressortaient par endroits, marquant les traits de son visage. Ses yeux, d’un rouge cuivre fixaient la plaine avec attention.

        Trois ans s’étaient écoulés depuis qu’Ichka s’était rendue au pont des âmes. Elle se rappelait encore de son retour au village après le rituel. Elle se rappelait encore plus nettement les jours d’angoisse qui avaient suivi, alors qu’elle attendait le retour de son père. Cela lui avait semblé une éternité. Quand finalement il était rentré, alors qu’elle se précipitait vers lui pour l’embrasser, il n’avait témoigné aucune réaction en retour. Son regard avait changé. Quelque chose semblait s’être brisé en lui. Il était passé à côté d’elle sans même lui prêter attention. Il avait immédiatement ordonné une réunion extraordinaire du conseil. Ichka se souvenait qu’un des hommes qui l’avait accompagné manquait. La réunion du conseil avait duré jusque très tard dans la nuit. Ichka n’avait pu trouver le sommeil, attendant son père dans la pénombre de la maison familiale. Lorsque qu’il était enfin rentré, il s’était arrêté sur le seuil de la porte, devant elle, et lui avait adressé un sourire chaleureux. Il s’était excusé pour le comportement qu’il avait eu plus tôt. Elle s’était alors jetée dans ses bras en pleurs. Il ne lui avoua jamais ce qu’il avait vu ce jour-là, mais cette expérience l’avait marqué profondément. Dès lors, il ne fut plus tout à fait le même et l’accès au pont des âmes fut interdit à jamais.

Ichka plissa légèrement les yeux, balayant du regard les champs autour d’elle.

– Koh ? Où t’es-tu encore fourré ?

Elle progressait au milieu des cultures d’un pas décidé, ses jambes fouettées par les racines des plants d’oxitients.

– Par Egone et Elonès, si tu ne te montres pas tout de suite, je te promets que tu vas avoir de sacrés problèmes. Père m’a dit de venir te chercher. Le soir commence à tomber. Tu ne voudrais pas te faire manger par une bête sauvage ?

Soudain, une petite tête surgit d’entre les gousses, et lui adressa un regard espiègle.

– Je les attends tes bêtes sauvages. De toute façon, je suis si rapide qu’elles ne pourront même pas me gouter.

Il s’engouffra aussitôt au milieu des plants, disparaissant aussi vite qu’il était apparu.

– C’est ce qu’on va voir ! Tu ne m’échapperas pas cette fois ci, je vais te montrer ce que c’est une bête sauvage !

        Koh sortit des champs à vive allure, disparaissant derrière une colline en contrebas. Ichka le poursuivit aussitôt en grognant, imitant un cri d’animal. Amusé, Koh poussa des gloussements de plaisir, alors qu’il zigzaguait dans la vallée pour échapper à sa sœur deux fois plus grande que lui.

        Dans le ciel tinté d’ocre et d’argent, on pouvait distinguer les contours d’une gigantesque planète. De vastes continents s’étendaient à perte de vue, morcelés par des mers d’un bleu azur. Les atmosphères des deux planètes se mêlaient par endroit. Les nuages d’Iris d’un blanc ivoire rencontraient ceux d’Elonès chargés de fines paillettes de cuivre. Ce mélange des plus explosifs provoquait des grondements lointains, alors que le soleil disparaissait sur l’horizon.

Ichka et son jeune frère s’étaient installés à flanc de colline, sur une petite butée recouverte d’une mousse épaisse et confortable. Koh était blotti dans les bras de sa sœur. Il lui adressa un regard complice et lui dit :

– Raconte-moi encore la légende d’Egone.

        Koh adorait ces moments passés auprès de sa sœur. Certains soirs, ils passaient des heures tous les deux à contempler les étoiles sans un mot. D’autres fois, il écoutait sa sœur conter les légendes entourant leurs divinités. Leur mère était morte en mettant Koh au monde. Ichka avait, depuis toute petite, dû s’occuper de lui. Avec le temps, ils étaient devenus très complices. Elle était la mère qu’il n’avait jamais eue et il lui portait un amour inconditionnel.

Ichka débuta son histoire :

– Il y a bien longtemps, avant que le monde soit monde, Aros, dieux du ciel et Adéide déesse de la terre eurent deux enfants : Elonès et son frère Egone. Ce dernier désirait en secret sa jeune sœur d’une beauté sans pareil. Ils tombèrent amoureux. Malheureusement, cet amour interdit les poussa à la faute, et Aros découvrit leur secret. Il devint fou de rage et sépara les deux amants à jamais. De leur amour naquirent les Elonèsiens, sous la protection d’Elonès. Quant à Egone, il fut banni pour sa faute dans l’outre monde, condamné à attendre sa promise pour l’éternité. Il devint le gardien des morts, accueillant en son sein les âmes perdues d’Elonès. Du haut de sa forteresse, chaque jour, il l’observe, impuissant. Sa solitude est telle que parfois, il ne peut retenir ses larmes qui inondent notre monde, faisant de grands ravages.

La nuit était tombée, et déjà, le monde au-dessus du monde s’illuminait de mille feux, dessinant les contours de la planète.

– D’où viennent les lumières dans le ciel ? Demanda Koh.

– Ce que tu vois, c’est l’outre monde : le royaume d’Egone.

Chaque lumière est l’âme d’un de nos ancêtres. A sa mort, chaque Elonèsien rejoint le monde au-dessus du monde. Père, moi, toi aussi un jour.

Elle le regarda et sourit tendrement.

– Mais ne t’inquiète pas, pour toi, ce sera dans très très longtemps. Tu seras devenu un vieillard d’ici là. Ces lueurs sont là pour nous rappeler que nos ancêtres nous observent et veillent sur nous.

Il esquissa une légère grimace et demanda timidement.

– Et mère… Elle aussi a rejoint Egone ?

Ichka l’étreignit plus fort.

– J’en suis sûre et certaine.

Elle pointa alors le ciel.

– Tu vois ? Elle est juste là.

Les yeux de Koh s’illuminèrent alors qu’il fixait le ciel plein d’espoir. Puis il se blottit contre elle avant de s’assoupir. Elle le porta pour le ramener à la maison et le coucha dans son lit.

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