Chapitre 5 : Le mentor

Lieu : Icar

Planète : Iris

Date : 890 ans après le premier contact.

***

        Dans le vide interplanétaire, un brouillard sombre se disloquait lentement. Tel un voile mortuaire, le nuage de débris s’étendait à la périphérie d’Iris. Au beau milieu de ce chaos, une petite peluche flottait. Bien qu’elle fût brûlée sur sa moitié, des cristaux de glace se formaient dans sa fourrure. Il ne lui restait plus que deux pattes sur les quatre qu’elle possédait il y a peu. Un petit corps mauve et trapu soutenait une tête massive ornée d’une paire d’antennes. Au milieu de son visage, un museau allongé laissait dépasser une langue rose qui ondulait doucement. Ses quatre petits yeux noirs fixaient le vide comme fascinés par l’immensité de l’univers. La peluche dérivait dans l’espace, attirée par l’attraction d’Iris. Elle ne tarda pas à pénétrer dans l’atmosphère. Sa chute accéléra jusqu’à ce que son petit corps prenne feu, embrasé par le frottement de l’air. Elle fût vaporisée en un instant, disparaissant dans une lumière flamboyante. Vaporisée comme la vie de l’enfant à qui elle avait appartenu.

        Mais elle n’était pas seule dans sa chute. Une armature en titane s’était embrasée quelques mètres plus loin. Très vite, une trainée se forma à son extrémité, visible des quatre coins de la ville. Ce n’était pas le premier débris à s’écraser sur Icar depuis la catastrophe. Une détonation retentit lorsqu’il percuta violemment la surface de l’eau. Une vague se forma aussitôt, se propageant le long du canal, aux pieds de la ville. Elle vint finir sa course contre un immeuble des quartiers riches. Ce dernier était recouvert de sculptures en bronze. Positionnées sur les arêtes de la bâtisse, elles étaient telles des ronces s’agrippant à la structure. Leurs troncs sinueux semblaient traverser les angles des murs par endroits. Leurs branches quant à elles s’étalaient sur l’ensemble des façades. Les sculptures contrastaient avec les murs blancs en cristal de quartz, donnant à l’ensemble une aura presque mystique. L’immeuble possédait également de grandes baies vitrées ouvrant sur des appartements spacieux.

        L’un deux, situé dans les étages les plus élevés, avait ses fenêtres ouvertes sur la ville. Comme beaucoup de bâtisses sur Iris, l’appartement était constitué d’un atrium central, autour duquel gravitaient les autres pièces. Aucune cloison ne délimitait les différents espaces. Seules des draperies ouvragées, aux motifs dorés s’étalaient jusqu’au sol, formant des plis par endroits. Au centre de l’atrium, un puits de lumière projetait les rayons du soleil sur une table ronde en verre. Autour de celle-ci, étaient disposés deux canapés en arc de cercle. Sur l’un deux, baigné de lumière, un Irisien se reposait. Sa peau d’un vert émeraude était constellée de taches brunes, recouvrant la moitié de son corps. Il portait une toge ocre ne le recouvrant que partiellement. Son buste était à l’air libre, laissant apparaître, à sa base, un ventre replet. Son visage ridé trahissait les années endurées. Une balafre sur sa joue gauche témoignait des nombreux combats qu’il avait menés dans le passé. La bouche semi ouverte et les yeux fermés, il se délectait de cet instant de parfaite plénitude. Mais il fut dérangé en plein milieu de sa méditation. La sonnette venait de retentir. Il entrouvrit ses paupières, dévoilant deux yeux noirs comme l’ébène.

– Entrez, c’est ouvert !

Il esquissa un léger sourire en découvrant la personne qui apparut sur le seuil de sa demeure.

– Alicar, soit le bienvenu ! Que me vaut le plaisir de ta visite mon neveux ?

        Aron Lone était l’oncle d’Alicar. Ancien général, retraité de l’armée Irisiène, c’est lui qui avait suscité la vocation d’Alicar. Eternel célibataire, il s’était jeté corps et âme dans sa carrière militaire. Il n’avait jamais émis le souhait de fonder une famille. Toutefois, Alicar aurait très bien pu être son fils. Ils étaient faits de la même trempe. Même s’ils ne se voyaient pas souvent, ils avaient toujours été très proches.

– Malheureusement mon oncle, ce sont des nouvelles assez sombres qui m’amènent.

L’expression d’Aron se durci.

– Que se passe-t-il ? C’est à propos de ce qui est arrivé à ton frère ?

Alicar détourna le regard un instant. Le souvenir de la mort de son frère était encore trop frais.

– Je n’ai pas encore prévenu les autorités, je voulais d’abord en discuter avec toi.

– Je t’écoute.

– L’attentat… il a été signé par un Kel.

        Le clan des Kel était le groupe terroriste le plus ancien et sans doute le plus radical des fils d’Egon. Ils étaient dirigés par Kohrrac, un Elonèsien qui s’était toujours revendiqué comme appartenant à la famille la plus ancienne d’Elonès. Les Kel avaient la particularité de vouer un culte à une déesse antique nommée Ichka. Avant chaque attentat, ils prononçaient une prière marquant leur signe distinctif.

– C’est impossible, les Kel ont été démantelés à la mort de Kohrrac. Je m’en suis personnellement assuré. Qui plus est, il n’avait aucun descendant.

– Et pourtant… je n’ai aucun doute, la vidéo que j’ai en ma possession est non équivoque.

Aron se leva et s’avança vers la fenêtre. Son regard scruta l’horizon.

– Tu penses à des imitateurs ?

– Non… aucun fils d’Egone n’a jamais revendiqué pour le compte d’un autre clan. Leur système de valeur basé sur l’honneur leur interdit de le faire.

Aron se retourna vers Alicar.

– Pourtant, tu as abattu Kohrrac il y a cinq ans. Ce n’est pas pour rien si  le gouvernement a fait appel à toi, malgré ton implication personnelle dans cette affaire.

Alicar saisit son bras droit comme pris d’une douleur. Il sentit le métal sous sa main. La prothèse en titane qu’il portait lui rappelait à jamais le souvenir de sa rencontre avec Kohrrac. Son regard s’était assombri.

Soudain, un bracelet à son poignet vibra. Il appuya dessus. C’est alors qu’un hologramme s’afficha. C’était Hol, son supérieur.

– Le gouvernement et les médias commencent à me mettre la pression. Vous m’entendez Lone ? Il faut que l’affaire avance, et plus vite que ça. J’espère que vous avez des indices, parce qu’avec votre comportement d’hier, nous avons frôlé l’incident diplomatique. Le maire n’a apprécié que moyennement votre attitude irrespectueuse. On dit que vous êtes le meilleur, alors prouvez-le. Donnez-moi au moins un indice à jeter en pâture aux médias.

Alicar serra le poing de colère. Il inspira une grande bouffée d’air pour se calmer.

– D’après nos premières observations, il y aurait deux terroristes. Le premier était situé dans la nacelle tandis que le second était positionné dans la gare d’Icar.

Il y eu un silence de quelques secondes.

– Ok… c’est déjà un début. J’en informe immédiatement les autorités… et… Lone ?

– Oui ?

– Ne me décevez pas. Je ne tolèrerai aucun échec. Beaucoup trop de choses sont en jeu.

L’hologramme s’évanouit dans les airs. Alicar regarda son oncle. Son visage trahissait sa colère.

– Je dois y aller. Il me faut d’autres indices. Si nous avons effectivement affaire aux Kel, il faut que j’en aie le cœur net.

Il s’avança vers la porte d’entrée et l’entrouvrit. Il fut stoppé par la voix de son oncle, qui venait de changer de ton.

– Attends Alicar, je dois t’avouer quelque chose. Il m’avait fait jurer de ne pas t’en parler, mais à présent, cette promesse me paraît bien dérisoire. Tu dois être mis au courant. Ton frère est passé me voir, à peine deux jours avant l’attentat. Il est venu me poser des questions sur les fils d’Egon, sur Ichka, mais aussi sur les Kel. Il m’a dit qu’il était sur une grosse affaire. Il n’arrêtait pas de dire que ce serait le scoop de sa vie. Comme tu t’en doutes, je ne lui ai rien dit. Toute cette affaire est confidentielle. Je lui ai dit de laisser tomber, que c’était trop dangereux. C’est après ça qu’il m’a fait promettre de ne rien te dire après m’avoir assuré qu’il lâchait l’affaire.

Il reprit une inspiration. Sa voix s’emplit de sanglots.

– Si j’avais su ce qui adviendrait… je…

Alicar s’avança vers lui et pris ses mains dans les siennes.

– Ecoute Aron, tu n’y es pour rien. Pour rien ! Mon frère savait dans quoi il s’engageait. Si tu m’avais prévenu, il ne m’aurait pas plus écouté. Tu as fait ce qu’il fallait.

– P… pa… pardonnes moi Alicar.

– Il n’y a rien à pardonner. Je dois y aller.

Alicar se dirigea vers l’entrée.

– Je te tiendrai au courant de l’avancement de l’enquête.

Il n’ajouta rien de plus et franchit le pas de la porte en silence.

« Petit frère… dans quelle pétrin t’étais-tu encore fourré… »

1 comment for “Chapitre 5 : Le mentor

  1. steyaert
    26/01/2015 at 12:40

    Pas mal, j’attends la suite avec impatience !

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