Chapitre 6 : La veuve

Lieu : Icar

Planète : Iris

Date : 890 ans après le premier contact.

***

        Aux pieds de la ville, les eaux s’étaient retirées. La mer avait laissé place à d’immenses crevasses sillonnant sous Icar. Le sable était encore humide et des cascades nouvellement formées s’écoulaient des structures supportant les immeubles. A leurs extrémités, des algues rouges pendaient telles des lianes marines. A leurs bases, d’immenses colonnes noires s’étiraient jusqu’au sol, s’enfonçant profondément dans la terre. Elles supportaient toute la ville, l’empêchant de sombrer à la montée des eaux. Des sédiments s’accumulaient autours des pylônes, formant des pics se dressant autours des fosses océaniques, comme pour défier la nature. Icar était une véritable prouesse technologique qui avait demandé des années d’ingénierie. Iris était rythmée par quatre marées quotidiennes qui soulevaient la mer à plusieurs kilomètres de hauteur. Sur la planète, les zones habitables étaient réduites. L’architecture des cités avait dû s’adapter pour gagner peu à peu du terrain sur la mer. Autour des colonnes, des aéronefs inspectaient l’état des structures. Composés d’une nacelle attachée à un dirigeable, les petits vaisseaux éclairaient avec leurs projecteurs les pylônes de haut en bas pour vérifier que des fissures ne se formaient pas. Au-dessus de ce décor surréaliste, le ciel d’un bleu azur était vallonné de nuages ivoire : Elonès avait disparu.

        Le sol étant naturellement inaccessible, les transports se devaient d’être aériens. Celui qui remportait le plus de succès était sans nul doute l’autorail. Composé d’une multitude de petits wagons autonomes, son réseau  s’étendait sur toute la ville et ses environs. Une ligne en particulier rejoignait le continent et ses riches quartiers pavillonnaires. Ici et là, sur les collines d’Igurion, de luxueuses demeures se partageaient les, si rares, zones de terres émergées la totalité de la journée. Accroché au rail sur son sommet, un petit wagon filait à vive allure en direction des habitations. A l’intérieur, un Irisien relisait sur une tablette des rapports préliminaires. Sa main droite, qui tenait l’appareil était dissimulée sous un gant, camouflant aux yeux de tous le métal qui la composait. Il portait une vaste tunique noire qui cachait assez mal la maigreur de son corps. Malgré sa jeunesse, son visage était marqué par de nombreuses cicatrices. Sa peau, vert pâle contrastait avec ses yeux d’un noir profond. Il possédait une fine bouche pincée mais aucune narine. En effet, à l’instar des insectes, les Irisiens respiraient grâce à des stigmates répartis sur la totalité de leur épiderme. Sur le sommet de son crâne, de fines excroissances de peau se dressaient telle une épaisse chevelure émeraude.

        Le wagon se stoppa devant une bâtisse plutôt modeste au vu du quartier. C’était une maison de plein pied surplombée d’un toit composé de plusieurs dômes en cristal de quartz. Des racines couraient sur les murs recouvrant une partie de la façade : de l’oxitient. C’était une plante partagée dans le bi-monde. Elle produisait des gousses remplies d’hélium, qui, une fois décrochées, pouvaient traverser de grandes distances voir de franchir la frontière gravitationnelle séparant les deux planètes. Ce mode de reproduction leur avait permis de s’implanter autant sur Iris que sur Elonès. Il en existait de nombreuses variétés. Celle-ci était une espère naine, ne donnant que de minuscules billes mauves voletant dans les jardins. Non loin des racines, deux grandes baies vitrées ouvraient sur une allée recouverte de mousses brunes. Il s’avança vers la porte d’entrée et frappa. Une Irisienne, vêtue de draperies ivoire ouvrit la porte. Les traits de son visage étaient fins et sa peau d’un vert profond. Sur Iris, une peau foncée était synonyme de grande beauté. Elle sembla surprise en découvrant la personne attendant sur son palier.

– Bonjour Aria.

– Alicar… ?

Après un long silence gêné, Alicar finit par ajouter.

– Tu ne m’invites pas à entrer ?

Elle passa sa main sur son visage, comme si elle tentait d’émerger d’un mauvais rêve.

– … hum… pardon… si si… entre… c’est juste que tu es la dernière personne que je m’attendais à voir.

Ils entrèrent ensemble dans l’atrium et prirent place sur un sofa au centre de la pièce.

– Du çaé ?

Alicar acquiesça. Le çaé était une boisson à base de terre et de plantes, remplie de nutriments très appréciés sur Iris. Aria se leva et s’absenta dans la pièce voisine. Il resta attendre en observant les alentours. La petite table basse en verre, qui lui faisait face, était recouverte d’une couche importante de poussière. Un peu plus loin, des éclats de céramique jonchaient le sol ébène. « Sans doute un vase » pensa-t-il. Il ne savait pas vraiment dire depuis combien de jours il avait été brisé. En tout cas, personne n’avait pris la peine de ramasser les morceaux. Au fond de la pièce, des stores vénitiens cachaient les fenêtres. Seule une lumière blafarde peinait à entrer dans la maison. Une des lamelles des stores étaient abîmée laissant passer juste un rayon de soleil. Il dévoilait les fines particules suspendues dans l’air qui retombaient doucement. La demeure donnait l’impression de ne plus être habitée depuis des semaines. Aria réapparut dans l’atrium, un plateau à la main. Elle servit une tasse à Alicar. Elle n’en avait pas pris pour elle. Il trempa ses lèvres dans le mélange terreux et en avala une gorgée.

– Cela fait combien ? 8 ? 9 ans ?

– Dix ans… dans deux jours.

– Si tu es venu faire la paix avec ton frère, il est un peu tard.

Alicar ne montra aucune réaction et changea aussitôt de sujet.

– Yoren n’est pas là ?

Aria prit une large inspiration.

– Il est resté chez ses grands-parents. Je suis juste venu ramasser quelques affaires. Nous allons vendre la maison. Il y a trop de souvenirs ici…

Elle se stoppa, comme intriguée par la pénombre dans le coin de la pièce, derrière Alicar. Elle resta à l’observer intensément plusieurs secondes comme perdue dans ses pensées. Sa voix devint lointaine. Elle chuchota plusieurs phrases à peine audibles.

– …A dire vrai, il n’a jamais vraiment habité ici… »

Son regard se posa sur Alicar. Elle semblait comme surprise de sa présence.

– J’aurais dû le retenir ?

Alicar ne savait quoi répondre. Après tout, c’était son frère qui était à l’aise dans ce genre de situations.

– Tu m’autoriserais à me recueillir dans son bureau ?

A ces mots, elle éclata de rire. Toutefois, aucune joie n’en ressortait, uniquement de la tristesse et une profonde rancœur. L’ironie de la situation lui était insupportable. Elle finit tout de même par répondre.

– Après tout, pourquoi pas… Il y passait des journées entières quand il n’était pas parti en reportage pendant des semaines.

Elle se leva et accompagna Alicar dans une pièce derrière l’une des draperies.

– Je suppose que tu veux être seul pour te recueillir. Prend ce que tu veux, de toute façon, je vais tout brûler.

Elle sortit, laissant à Alicar tout le loisir de chercher dans les archives de son frère.

Comme le reste de la maison, le bureau de Yoden était sombre et poussiéreux. Il leva un store pour y voir plus clair. Des piles de notes posées sur le sol s’entassaient jusqu’au plafond. « Comment faisait-il pour s’y retrouver dans ce capharnaüm ? » pensa-t-il. Des articles de journaux étaient épinglés sur les murs, les recouvrant sur une grande partie. Au centre de la pièce, caché sous des carnets, un terminal était encore allumé. Il dégagea l’écran d’un mouvement de bras. La session de Yoden était encore ouverte. Il commença à naviguer dans les archives. Il y avait beaucoup d’articles et de vidéos sur les fils d’Egon. Le nom d’Ichka revenait régulièrement. Il ouvrit la messagerie. Yoden discutait beaucoup avec un certain « Ilorian Manks ». D’après ce que pouvait lire Alicar, ce Manks était une sorte de mentor. Il avait étudié les différents clans des fils d’Egon pendant des années. C’était un correspondant pour Iris 1. Dans les derniers e-mails, Manks changeait de discourt. Il disait avoir peur pour sa vie. Qu’il devait disparaître. « Qu’as-tu découvert de si important que tu en arrives à en craindre pour ta vie ? » se questionna Alicar. En levant les yeux, il découvrit un article qui relatait sa mort. « Tu es mort d’insuffisance respiratoire dû à ton séjour prononcé sur Elonès ? Ça ne me paraît pas très cohérent compte tenu de ton âge. Si quelqu’un avait voulu ta mort, l’asphyxie aurait été un bon moyen de te faire taire. ». Alicar continuait de parcourir les mails « mais quel était ton secret ? ». Après avoir lu le restant des messages, il dut admettre qu’il n’en saurait pas plus. En cherchant autour de lui, il retrouva un ordre de mission posé à sa droite sur le bureau. « Et si Yoden avait accepté ce reportage pour faire la lumière sur la mort de son mentor ? ». Comme destination : les mines de Cuivre de Dolomak sur Elonès. Des affrontements avaient éclatés entre les mineurs et les forces de l’ordre. « Si Dolomak était ta destination petit frère, elle sera la mienne également ».

Alicar se leva, mais avant de sortir, il fut intrigué par le contenu des journaux placardés dans la pièce. La plupart relataient sa carrière dans l’ASI et les affaires qu’il avait résolues. Un des articles présentait le jour où le gouverneur d’Iris l’avait félicité pour ses résultats dans la lutte anti-terroriste. En somme, ce bureau était un mausolée érigé en son honneur. Alicar n’en croyait pas ses yeux. Toutes ces années, il s’était toujours senti comme le fils non désiré, caché derrière la réussite de son frère cadet. Mais à cet instant, il prenait pleinement conscience de l’absurdité de la situation. Il se rendait compte, que celui-là même qui pensait être le fils prodigue, nourrissait exactement les mêmes sentiments à son égard. Sans le savoir, chacun d’eux avait envié la réussite de l’autre.

        Il repensa à leur dernière dispute. Celle qui avait coupé court à leur relation. Yoden s’était emporté, lui reprochant de mépriser les autres. « Le fait d’avoir connu la guérilla sur Elonès ne te donne pas le droit de juger notre mode de vie », avait-il crié. Aujourd’hui, cette dispute lui semblait bien futile. Comment avait-elle commencée ? Il ne s’en souvenait même plus. Peut-être avait-il critiqué l’opulence du repas, en leur rappelant la pauvreté qui régnait sur Elonès. Ou était-ce le ton condescendant de son frère qui l’avait fait s’emporter. De tout ça, il ne se souvenait que d’une chose : les derniers mots qu’avait prononcés son frère. Ces quelques mots qui l’avaient meurtri au plus profond de son être : « Tu es tellement froid et dédaigneux, je ne comprends même pas que nous puissions être frères ». A ces quelques mots, il n’avait rien répondu et s’en était allé pour ne jamais revenir.

        Quand il réapparut dans l’Atrium, Aria était de dos. Il s’avança vers elle.

– Je dois y aller.

Elle eut un léger frisson. Il posa alors sa main sur son épaule. Elle se retourna vers lui et le frappa de ses poids en criant. Il essaya de la maîtriser.

– C’est de ta faute s’il est mort ! Ta faute ! Il voulait être comme toi ! Il s’est obstiné dans cette voie et c’est pour ça qu’il est mort !

Elle le cognait, telle une furie, puis éclata en sanglots. Ses mouvements étaient plus saccadés, presque épuisés.

– Tu étais son frère… son grand frère… tu aurais dû être là pour le raisonner…

Elle trébucha et tomba à ses genoux en pleure. Alicar s’accroupit à sa hauteur et passa maladroitement ses bras autour d’elle pour la consoler. Ils restèrent là un bon moment, serrés l’un contre l’autre, rapprochés par la mort d’un être cher.

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