Chapitre 7 : Titane hurlant

Lieu : Mines de Dolomak

Planète : Elonès

Date : 890 ans après le premier contact.

***

        Dans l’atmosphère d’Elonès, une tempête venait de se former, dessinant des volutes teintées d’ocre et d’argent. Un nuage en particulier était agité de flashs de lumières. Sur son flan, un petit point sombre se déplaçait sans un bruit. C’était un vaisseau aux ailes réduites et au blindage important. Les fenêtres du cockpit étaient recouvertes par des panneaux de protection en titane. Les seules ouvertures encore exposées étaient quatre petits hublots positionnés de chaque côté de l’appareil. L’intégralité de la carlingue était constellée de marques d’impacts et de rayures. Malgré son apparence dévastée, il n’était en service que depuis deux ans. Le vaisseau entamait sa descente dans la stratosphère. L’ensemble de la structure se mit à vibrer quand il atteignit la couche nuageuse opaque. Des éclats de métal retentissaient sur les hublots tandis que les éclairs fouettaient la carlingue provoquant des grondements assourdissant. Le bâtiment ne comptait comme équipage qu’un seul individu, posté aux commandes de pilotage, se battant contre les éléments pour garder la stabilité de l’appareil. Son visage marqué fixait les cadrans avec attention.

        Alicar se souvenait encore par cœur des lois qui régissaient les interventions sur Elonès lorsqu’il était dans l’armée. « Règle numéro un : le chemin le plus court est souvent le plus exposé : les ferreux s’attendent à nous voir débarquer du point de jonction, là où l’atmosphère des deux planètes fusionnent. Les nuages à cet endroit sont constamment brassés, leur laissant le champ libre pour voir arriver les dériveurs à trois kilomètres. Tout leur matos sera déjà plié avant même que nous ayons décollé nos miches du sol. Tous les départs se feront donc à l’opposé planétaire de la jonction. Règle numéro deux : il faut garder l’effet de surprise. On ne va surement pas leur faciliter la tâche en arrivant par beau temps. Avant toute intervention, on s’assure qu’ils aient une épaisse couche de nuage au dessus de leurs têtes, qu’ils ne puissent pas voir une chiée à plus de dix mètres. Rien ne vaut une petite tempête magnétique. L’idéal, c’est quand les paillettes de titane et de cuivre s’accumulent en haute altitude. Par contre, les gars, vous attendez pas à pouvoir piloter tranquillement comme des mémés avec vos instruments. Dans ces conditions, c’est conduite à vue, enfin, si vous arrivez à y voir quelque chose dans toute cette bouillasse. » L’instructeur pointa du doigt un petit cadrant dans le cockpit. « Regardez bien cette appareil, on appelle ça un altimètre. C’est à peu près le seul équipement qui arrivera encore à marcher pendant votre descente. Gardez-le bien en vue, c’est la seule chose qui vous raccrochera à la vie. Oubliez de le regarder dix secondes et vous vous écrasez sur le sol à 400km/h. Autant vous dire que les seuls restes que l’on pourra encore ramener à votre femme, ou à votre môman tiendront, au mieux, dans une petite boite. A mille mètres du sol et surtout pas avant, on déclenche les propulseurs. Si vous les déclenchez alors que vous êtes encore dans le nuage, vos réacteurs vont exploser faisant de votre appareil un joli four à 400 000 unités. Règle numéro trois : rassemblement après l’atterrissage. Vous allez piloter des dériveurs. Comme leur nom l’indique, une fois passée la couche de nuages vous aurez dérivé sur plusieurs kilomètres. Il est impératif que vous rejoigniez le point d’intervention au plus vite ».

        Juste avant de quitter l’armée, Alicar occupait un poste de pilote, ce qui ne l’avait jamais dispensé de partir sur le terrain. Les dériveurs ne permettaient d’emporter que des troupes réduites. Les soldats se devaient d’être polyvalents. Les pilotes étaient même souvent chefs d’escouade.  Cette expérience sur le terrain avait fait d’Alicar l’agent le plus efficace de l’ASI car il savait comment les ferreux réfléchissaient et pouvait intervenir furtivement pour les prendre par surprise. Pour autant, Il n’avait pas été aisé de convaincre Hol de lui affréter un vaisseau d’intervention de l’ASI.

– Vous comprenez que je ne peux pas vous laisser prendre un de nos dériveurs sans équipage et surtout sans raison officielle. Je me demande ce que vous refusez de comprendre dans les termes « Etat d’urgence » ou « fermeture des frontières ». Tout voyage inter-monde est strictement contrôlé et doit avoir l’aval du gouverneur d’Iris en personne. Le sénat va me tomber dessus si je vous laisse y aller.

Il pinça ses lèvres et passa la main sur son visage.

– Bien entendu, vous ne me direz rien à propos des raisons qui vous poussent à aller sur Elonès.

Alicar se contenta d’acquiescer. Hol soupira et prit une grande inspiration.

– ok… vous l’aurez votre dériveur. Mais sachez qu’au moindre problème, vous serez seul. Je ne dépêcherai aucune équipe d’intervention pour vous porter assistance. C’est bien clair ?

Le bruit se faisait plus pressant. Le cockpit tremblait tellement qu’il semblait au bord de l’implosion. « 4000m… 3000m… 2000m… 1500m… » Alicar tenait fermement les commandes, concentré sur l’altimètre. « 1000m » Les propulseurs s’allumèrent dans un bruit assourdissant.

***

        La tempête venait de se calmer dans la vallée. La poussière retombait doucement, dévoilant la carrière creusée à même la roche. Des strates circulaires de plusieurs milliers de mètres formaient une gigantesque spirale, s’enfonçant profondément dans la terre. Au cœur de la mine à ciel ouvert, un excavateur était positionné, prêt à creuser la montagne. Haute de cinq étages, il était terminé par un bras supportant une roue dentelée gigantesque. La bête pouvait dévorer plus de huit mille mètres cubes de minerai par heure. Sur son flan, elle portait le logo de la principale compagnie minière Irisienne : l’EMI (les Extracteurs de Mines d’Iris). Aux pieds de la machine, une minuscule silhouette se détachait. L’individu était vêtu d’une armure. Sur Elonès, les Irisiens étaient moins soumis à la gravité que sur leur planète, ils pouvaient ainsi déplacer des charges plus importantes. Sa combinaison intégrait un système de survie. L’air d’Elonès, chargée en métaux lourds obstruait le système respiratoire des Irisiens. De fines paillettes de métal venaient se loger dans leurs stigmates, provoquant une asphyxie progressive. Les combinaisons Irisiennes filtraient l’air extérieur pour l’injecter sur l’ensemble de l’épiderme. La tête, quant à elle, pouvait rester sans protection la plupart du temps. Il était même conseillé de libérer les limbes, ces excroissances de peaux situées sur le sommet de leur crâne. Ils pouvaient ainsi capter au mieux les rayons du soleil. Le métabolisme des Irisiens était basé sur la photosynthèse. Très tôt dans leur évolution, une symbiose s’était opérée entre leur organisme et des algues microscopiques. Aujourd’hui les cellules de leur peau en étaient emplies. Alicar le savait et c’est pour cette raison qu’il ne portait pas de casque. Il s’avança vers le centre de la mine. Le site était désert. C’était ici que les affrontements avaient eu lieux. Des traces de sang étaient encore visibles sur le sol. Il chercha des indices qui pouvaient confirmer son intuition. « Il y a forcément un rapport entre cette révolte et les attentats ». Il s’accroupit et prit un prélèvement de sable avec un appareil. Il examina sur sa tablette les résultats. Il y avait des traces de poudre et de sang, Elonèsien et Irisien. « Rien de bien concluant ». Le rapport parlait de cinq morts chez les mineurs et de deux blessés dans les forces de l’ordre. La révolte avait débuté suite à un accident : un pan de la carrière s’était effondré. Plusieurs mineurs s’en étaient sorti de justesse. Le lendemain, ils avaient refusé de venir travailler et avaient débuté une grève pour demander une amélioration de la sécurité. Les esprits s’étaient échauffés et les forces de l’ordre avaient dû intervenir pour calmer le jeu. « Cinq mort pour une petite grève ? Ils n’ont pas fait dans la dentelle. » Alicar se releva et scruta les alentours. «Cette mine est déserte… quelque chose cloche » Il aperçut les locaux de l’EMI un peu plus haut. « Tant pis pour la discrétion, je dois en avoir le cœur net ». Il partit alors en direction du bâtiment.

        Il ouvrit la porte du local. Un silence pesant régnait en ce lieu. Seul le bruit de ses pas résonnait dans la pénombre. Il sortit une lampe et avança dans un couloir menant au centre de commandement des opérations. Quand il pénétra dans la pièce, les consoles étaient encore allumées et projetaient une lumière blafarde dans la salle. Les volets étaient fermés. Alicar distingua une silhouette assise devant l’ordinateur centrale. Il sortit son arme et avança doucement restant à l’affût du moindre bruit. Il arriva à la hauteur du fauteuil qu’il fit pivoter lentement. Il détourna le regard en découvrant le cadavre d’un Irisien. A en juger par ses blessures, sa nuque avait été brisée nette. « Que s’est-il passé ici ? » Il fouilla le reste du bâtiment, mais les autres employés avaient tous disparus. Alors qu’il revenait vers la porte entrée, il entendit le vent se lever à l’extérieur. Du sable venait frapper les volets. Il enfila son casque et sortit. A l’extérieur, le ciel s’était assombri. L’air se faisait plus pressant et les éclats de cuivre venaient frapper son armure sans interruption. Au milieu du vacarme provoqué par le vent, il put distinguer un bruit sourd et répétitif. En se concentrant, il lui sembla provenir du centre de la carrière. Il rejoignit le lieu des affrontements. A chaque pas, le son se faisait plus clair, plus présent. A cents mètres devant lui, la tempête avait dégagé une butée de sable, dévoilant l’entrebâillement d’une trappe. Cette dernière se refermait frénétiquement, claquant contre la tôle. Sans plus de d’hésitation, il s’avança vers la trappe, la souleva et se glissa dans l’ouverture étroite.

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