Chapitre 8 : Au cœur de la ruche

Lieu : Mines de Dolomak

Planète : Elonès

Date : 890 ans après le premier contact.

***

        Cela faisait plusieurs heures qu’Alicar avançait dans la pénombre. L’ouverture dans laquelle il s’était faufilé semblait être une trappe de maintenance pour un circuit d’évacuation d’air. Son corps, plus petit qu’un élonèsien lui permettait d’y évoluer sans trop de difficultés. Marchant à quatre pattes dans cet espace exigu, il avançait en direction du vent qui soufflait dans le conduit. Il n’avait allumé aucune lampe et prenait soin d’étouffer de bruit de ses pas pour ne pas trahir sa présence. « Cette installation semble être un vestige de la troisième guerre inter-monde. » Plus il avançait, et plus il se sentait attiré en avant. Bientôt, il commença à glisser dans le conduit. Il essaya vainement de freiner sa descente en plaquant ses bras contre les murs, mais l’attraction était trop grande et les parois si glissantes ! Il sentit la pente s’accentuer de plus en plus. A chaque seconde, il gagnait en vitesse. Un bruit sourd et périodique résonnait devenant à chaque seconde, de plus en plus présent, de plus en plus précis. Il sentit son cœur accélérer, il devait prendre une décision. « Et merde… tant pis pour la discrétion ». Il brandit un grappin accroché à sa ceinture et le frappa violemment contre une des parois. Il éventra le conduit sur plusieurs mètres dans un bruit de métal assourdissant, puis l’embout rencontra une structure rigide et se stoppa net. Alicar, quant à lui, poursuivit sa course, sa jambe s’emmêlant dans le fil du grappin. Il put distinguer l’ouverture vers laquelle il se précipitait. Il glissait vers elle à une vitesse vertigineuse. En la traversant, il aperçut sous lui une hélice tournoyant dans un vacarme assourdissant. Sa chute le précipitait vers les pales, quand soudain, le câble à sa ceinture se tendit. Une vive douleur déchira sa jambe tandis qu’il était stoppé net à un mètre du rotor. Il resta suspendu quelques secondes, la tête en bas,  avant de reprendre ses esprits. Il se releva légèrement pour jauger les dégâts. Le filin avait pénétré dans sa chair par endroits. Un sang blanchâtre coulait de ses plaies. Il tenta de bouger sa jambe pour se libérer de son lien, mais à chaque tentative le câble l’enserrait d’autant plus, entaillant plus profondément son muscle. Il émit un léger gémissement, saisi par la douleur. Il sortit un couteau de sa poche et trancha le câble se libérant de son étreinte. Alors qu’il tombait vers le rotor, il tendit sa main droite et attrapa l’hélice qui s’arrêta aussitôt, provoquant le court-circuit du moteur. Il se réceptionna sur une des poutres métallique soutenant le ventilateur. La pale qu’il tenait s’était tordue sous la pression de sa main cybernétique. En se relevant, il sortit un tube d’antidouleur de sa poche et l’enfonça dans sa jambe. Il resta là plusieurs minutes, les yeux fermés, attendant que l’analgésique fasse effet. Sa main gauche chancelait légèrement. Il serra le poing pour calmer le tremblement. En se concentrant, il lui semblait percevoir un grondement lointain sous ses pieds, s’élevant du centre de la terre. Il se dirigea alors vers une échelle menant aux niveaux inférieurs.

        La structure s’enfonçait dans les entrailles de la planète sur plusieurs dizaines d’étages. A chaque pas, Alicar sentait plus distinctement des vibrations remonter le long des barreaux. L’ensemble du bâtiment semblait vibrer à l’unisson. Quand il arriva en bas de l’échelle, le son était devenu plus clair et plus puissant. Des percussions se mêlaient à des hurlements lointains. Il s’enfonça dans un conduit plus étroit pour rejoindre la source du grondement. Le boyau fragile vibrait au son des tambours. Alicar progressa difficilement vers une grille situé à quelques pas devant lui. En arrivant à son niveau, il découvrit un spectacle qui lui glaça le sang. Niché à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, il avait une vue imprenable sur le hangar. Il ne s’agissait pas du quartier général d’un groupe terroriste Elonésien. La foule compacte présente devant ses yeux était une véritable armée de plus de dix mille soldats. Chacun d’eux portait une armure Irisienne qui avait été adaptée à leur morphologie. Elles devaient être encore plus perfectionnées que celle dont Alicar était vêtu. Ils étaient équipés d’armes très sophistiquées. « Une telle armada ne peut être qu’une armée régulière Elonèsienne. Aucun groupe terroriste ne pourrait déployer de tels moyens ». Une estrade surplombait la foule. Des Irisiens avaient été attachés sur un échafaud. A en juger leurs contusions, ils avaient été passés à tabac. « Sans doute les contremaitres de la mine ». Soudain, une Elonèsienne gravit l’estrade. Alicar reconnut la chancelière d’Elonès. « Putain… c’est quoi ce bordel ? » Elle s’avança vers un pupitre disposé à l’avant de la scène et s’adressa à la foule.

– Cela fait aujourd’hui huit cent quatre-vingt-dix ans ! Huit cent quatre-vingt-dix ans qu’Ichka a passé la frontière entre nos deux mondes ! Huit cent quatre-vingt-dix longues années de guerre, de famine, de sacrifices. Et pourtant, après ces huit cent quatre-vingt-dix années de souffrance, nous sommes toujours des esclaves, sacrifiant nos vies et celles de nos enfants pour maintenir l’opulence Irisienne !

        La foule se mit à hurler d’allégresse, galvanisée par le discours de la chancelière. Ils frappèrent le sol, tel les tambours d’un orchestre jouant à l’unisson.

– Nous avons passé quatre-vingt ans à nous taire, à subir leurs affronts, à souffrir dans leurs mines. Mais sachez, mes enfants, que ces efforts n’ont pas été vains ! En effet, pendant qu’ils se nourrissaient de notre sang, se reposant sur notre travail, nous engrangions leurs connaissances. Notre nation n’est plus celle qui fut vaincue lors de la troisième guerre inter-monde. Nous avons maintenant la technologie. Nous avons maintenant les armes qui nous faisaient défaut. Nous pouvons enfin rivaliser avec eux et leur montrer notre puissance.

        La foule devenait hystérique à chaque mot. Le bâtiment vibrait en cœur avec les soldats. La chancelière s’avança alors vers l’un des otages.

– Cet Irisien est le PDG de l’EMI. A lui seul, il a provoqué la mort de plusieurs milliers de travailleurs Elonèsiens. Et tout cela pour quoi ? Pour construire leurs cités sur la mer. Il a exploité notre monde pendant des années, le rendant inhospitalier. Mais aujourd’hui, il va répondre de ses crimes !

 Elle pointa une arme sur sa tempe.

– Nous ne voulions qu’être vos égaux. La paix, nous la désirions plus que tout au monde, mais vous l’avez piétinée à maintes reprises. Cela aurait pu finir autrement, mais cette fois, vous êtes allé trop loin !

        Elle pressa la détente. Alicar eut un mouvement de recul qui fragilisa la structure du conduit. Il passa à travers la paroi, suspendu par une main, se balançant au-dessus de la foule. La chancelière leva les yeux vers lui. Toute la salle se tut en un instant. Les visages des soldats se tournèrent dans sa direction.

– Attrapez-le !

***

        Le vent sifflait dans la mine, projetant dans l’air des nuages rougeoyants chargés de fines paillettes métalliques. Au fond de la carrière, un excavateur se dressait vers le ciel, défiant la tempête. Il subissait l’assaut incessant des particules de cuivre qui venaient frapper sa structure, attaquant ses parois tel un acide corrosif. La lumière peinait à traverser le mur de poussière opaque. Perdu au milieu du grondement de la tempête, un bruit de tôle répétitif se détachait. Cela faisait des heures qu’il résonnait dans la pénombre. Soudain, l’excavateur se mit à trembler. Tout commença par un léger vacillement qui s’amplifia peu à peu. Au bout de quelques secondes, la machine bascula et s’écrasa sur le sol. Des détonations retentirent dans toutes les directions. Le sol s’effondra par endroits. Soudain, une silhouette surgit du chaos. L’Irisien courrait à vive allure malgré une blessure à la jambe gauche qui le freinait dans sa course. Il remonta péniblement les gradins de la carrière. A chaque pas, il s’enfonçait dans l’arène meuble de la mine, provoquant régulièrement des éboulis. En arrivant au sommet, il partit en direction d’un petit vaisseau posé à quelques centaines de mètres de la mine. Il commanda l’ouverture et pénétra à l’intérieur. Il se mit aux commandes de pilotage et entama son envol. En prenant de l’altitude, il eut une vision d’ensemble de la mine. La terre s’était effondrée sur plusieurs kilomètres. Dans le cratère, nouvellement formé, une structure gigantesque se soulevait. « Ce n’est pas une base sous-terraine, c’est un vaisseau mère ! Je n’ai pas de temps à perdre. Il faut que j’avertisse l’armée Irisienne. » Il poussa la manette des gaz. La tempête faisait rage. Le vaisseau n’était plus qu’une brindille baladée dans un maelström magnétique gigantesque. Alicar maintenait fermement les commandes pour stabiliser l’appareil. Plus aucun équipement ne répondait. L’ensemble de la structure se pliait dans un râlement métallique sous la pression du vent. L’altimètre était devenu incontrôlable. Le vaisseau grimpait de quelques milliers de mètres avant de plonger dans des trous d’air. Alicar savait qu’en augmentant la poussée des moteurs dans une tempête de cuivre, il risquait l’explosion. Les fines paillettes iraient encombrer les réacteurs provoquant une réaction en chaîne. Malheureusement pour lui, il ne lui restait aucune autre alternative. Il ferma les yeux et poussa la manette des gaz à fond. Le dériveur fut ébranlé par une forte secousse. Il semblait se disloquer sous l’effort. Soudain, un des hublots vola en éclat, laissant entrer un flot ininterrompu de particules. Alicar ne voyait plus rien. Seul le crissement des éclats de métal frappant son casque raisonnait dans sa tête. Il s’était recroquevillé, la tête entre ses bras. Mais alors que tout espoir semblait perdu, une douce lumière envahit le vaisseau. Le brouillard métallique se dissipa, laissant apparaître les instruments dévastés par cette pluie infernale. Il avait réussi à s’extraire des nuages. Iris était posée sur l’horizon. Alicar regarda ses instruments de bord. Des voyants clignotaient dans toutes les directions. Il pressa un bouton qui éteint les alertes. Il prit les commandes et fit cap vers Iris. « Je n’en reviens pas, les moteurs ont tenu le coup… » A peine s’était-il fait cette réflexion qu’une déflagration retentit. Un tir de plasma venait d’arracher l’arrière du vaisseau. Il avait traversé la couche nuageuse, provoquant une percée dans la tempête. Alicar était perdu. Aucune des commandes ne répondait. Le vaisseau entama une descente rapide. Il repassa en dessous de la couche nuageuse. Le vent s’engouffra de nouveau dans la cabine. Le dériveur tournoyait dans les airs, emporté par la tempête. A chaque seconde, des pans entiers de la carlingue s’arrachaient. Alicar saisit une poignée sous son siège et tira d’un coup sec. Il fut projeté dans les airs, abandonnant son navire qui disparut dans l’ouragan. Des éclairs zébraient l’atmosphère autour de lui. Il aperçut tout à coup au loin le sol se dessiner. La tempête était un peu moins dense à cet endroit. Il se rapprochait à toute vitesse. A quelques mètres avant l’impact, il frappa son torse. Sa combinaison projeta une onde magnétique qui freina sa chute et absorba une partie du choc au moment de l’impact au sol. Sur le coup, Alicar perdit connaissance.

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