Chapitre 9 : Le murmure des dieux

Lieu : Vallée du peuple de Kel

Planète : Elonès

Date : 10 mois avant le premier contact.

***

        Cela faisait déjà plusieurs heures que la nuit était tombée. Aucun bruit n’aurait pu perturber la quiétude de la demeure troglodyte. Une douce chaleur émanait de l’âtre au centre de la maison. Les flammes vacillantes projetaient une lumière dorée sur les murs en granite, dévoilant leurs irrégularités. L’édifice était composé d’une multitude de petites pièces réparties sur plusieurs niveaux, accessibles par des tunnels étroits. L’ensemble des cavités communiquaient avec une cheminée centrale qui propageait la chaleur, de la cuisine au rez-de-chaussée jusqu’aux chambres les plus hautes. Le sol, quant à lui, était recouvert de mousses séchées confortables. C’est ici que vivaient Ichka et sa famille. La jeune élonèsienne couchait à même le sol dans sa petite chambre, juste assez grande pour qu’elle puisse y tenir allongée. Elle adorait cette maison. Elle aimait l’odeur de l’humus se mêlant à la fumée dans un bal olfactif. Elle aimait le crépitement du feu dans l’âtre, consumant les branchages tout au long de la nuit. Dans ce petit terrier douillet, elle se sentait protégée. Rien n’aurait pu ébranler la montagne. Rien n’aurait pu l’atteindre. En ce lieu, les rêves étaient libres de suivre leurs cours, sans que rien ne vienne jamais les troubler. Et pourtant, cette nuit-là, ce fut le cas.

        Ce ne fut au début qu’un murmure. Ichka n’y prit pas garde, jusqu’à ce que les vibrations finissent par la réveiller. Elle alluma une torche et entreprit d’inspecter les lieux. Elle posa sa main contre le mur. La caverne tremblait. Elle rejoignit la chambre de son père, mais il n’était pas là. Même son jeune frère Kho était absent. La demeure était totalement vide. Elle décida alors de descendre dans la cuisine. A peine était-elle entrée dans la pièce qu’une déflagration retentit à l’extérieur. Le sol trembla si fort qu’elle perdit l’équilibre et bascula en arrière. La peur se lisait sur son visage. Devant elle, une lumière rougeoyante dessinait les contours de la porte d’entrée. Elle se releva et avança lentement vers elle. Plus elle se rapprochait, plus elle sentait une chaleur infernale s’en échapper. Ichka était saisie par la peur. Elle tremblait de tout son corps. Elle parvint enfin à saisir la poignée. Elle hésita un instant, mais finit par la tourner et ouvrit. La vallée des Kel s’étendait devant ses yeux. Le feu avait pris dans les champs d’oxitients. Les gousses explosaient sous la chaleur. Ichka leva les yeux au ciel. Des milliers de météores traversaient l’atmosphère et venaient s’écraser sur Elonès. Au-dessus, Iris recouvrait la voute céleste, semblant vouloir dévorer sa jumelle. Un des astéroïdes s’écrasa contre la montagne, à quelques centaines de mètres. Ichka tomba au sol, projetée par le souffle de l’impact. Alors qu’elle se redressait, elle plissa les yeux pour mieux distinguer le cratère qui venait de se former. En son centre, un météore rougeoyant dégageait une fumée épaisse. Soudain, il s’ouvrit en deux dans un grand fracas. C’est alors que de petites créatures vertes en sortirent. Elles avaient un corps chétif, surplombé d’une petite tête hideuse. Leurs yeux, d’un noir profond ne témoignaient aucune émotion. Leurs milliers de regards fixaient Ichka intensément, semblant sonder son âme. Très vite, elles envahirent la vallée. Il y en avait des millions, surgissant de toutes les directions. Ichka se protégea le visage alors que la marée monstrueuse se jetait sur elle. Leurs voix chuchotèrent dans sa tête, comme si elles essayaient de s’y réfugier, dévorant peu à peu son esprit. Le flot de paroles se concentra en un sifflement suraigu, meurtrissant son crâne. Elle ouvrit les yeux, haletante, tâtonnant dans la pénombre pour trouver sa torche. Elle l’attrapa et l’alluma, pour constater qu’elle n’avait jamais quitté sa chambre. Elle posa sa main contre le mur pour vérifier qu’il n’y avait aucune vibration. En fermant les yeux, elle arrivait à entendre le souffle de son père quelques mètres plus loin. Un léger sifflement bourdonnait encore dans ses oreilles. Il lui fallut du temps pour se calmer.

***

        Le soleil s’était levé tôt dans la matinée inondant de ses rayons la vallée de Kel. Le ciel était dégagé et Iris n’était pas encore visible. Le flan de la montagne était baigné de lumière. Les roches cuivrées disséminées dans le granite étaient enflammées tel des pépites d’or. D’énormes fougères vertes anis étaient suspendues à la rocaille. Leurs feuilles étaient traversées par le soleil, les rendant translucides par endroit. Non loin de là, une cascade jaillissait de la montagne, alimentant une rivière en contrebas. Elle débouchait sur le village des Kels. Ce dernier n’était visible que des initiés. De la fumée s’échappant de cavités sculptées en hauteur dans la roche trahissaient la présence des habitations creusées dans la montagne. Au niveau du sol, des petites portes rondes en bois étaient cachées en partie par des plantes grimpantes. Devant l’une d’elles, un attroupement s’était formé. Il s’agissait de la maison de Tomac’h le prêtre supérieur et guérisseur de la tribu. Il était également le père d’Ichka. Cette dernière apparut à la porte d’entrée. Elle se fraya un chemin au milieu de la foule et partit en direction des champs d’oxitients en contrebas pour y travailler.

– Bonjour Ichka. Tu as pris ton matériel ? Bien. Commence par récupérer les gousses coincées dans les filets. Après ça, rejoint moi, nous irons chercher les bourac’hs pour amener la récolte au hangar.

L’oxitient était une denrée centrale chez les Kels. Les gousses, remplies d’un mélange d’hélium et de méthane avaient de nombreux usages : cuisson des aliments, éclairage, elles servaient également à soulager une partie du poids des cargaisons et était la base d’un explosif utilisé pour creuser la roche dense de la montagne. Quant à leur chair, elle était très appréciée des élonèsiens qui l’utilisaient comme aliment de base. La culture de l’oxitient prenait une place importante dans le village. Tout le monde était mis à contribution.

Ichka regarda Inok, la responsable des plantations. Elle lui adressa un petit sourire gêné.

– C’est compris.

        Elle prit une perche et partit en direction des filets. Une gousse en particulier lui donna du fil à retordre. Dès qu’elle approchait le mât en fer, elle semblait s’enfuir dans la direction opposée. Elle empoigna plus fermement son outil et se concentra pour l’atteindre. Mais alors qu’elle fixait la gousse de toute son attention, elle entendit un sifflement. Au début lointain, il devenait de plus en plus présent. Il se précisa, changea. Bientôt ce fut un grésillement. En bougeant la perche, le signal évoluait. Elle la pencha à droite, à gauche, fit un pas en avant. Soudain, une voix rauque raisonna dans sa tête. La langue qu’elle parlait lui était inconnue. Contrairement à son rêve, elle ne ressentait aucune peur. Bien au contraire, elle était fascinée par le phénomène. Ichka resta immobile, écoutant la voix qui raisonnait dans sa tête comme si le sens de cette langue allait lui être révélé. C’est alors qu’elle sentit une main se poser sur son épaule. Surprise, elle lâcha la perche qui tomba à ses pieds. Un sifflement suraigu retentit dans sa tête et déclencha un début de migraine. Tout était flou autours d’elle. Elle distingua une silhouette se dessiner devant ses yeux.

– Ichka ? Qu’est-ce que tu fais, ça fait une demi-heure que je t’attends pour aller chercher les bourac’hs.

Inok était devant elle, le regard réprobateur.

– Ca va aujourd’hui ? Tu me parais fatiguée.

Ichka se frotta les yeux.

– Oui oui, je vais bien. C’est juste que j’ai passé une mauvaise nuit.

– Tu n’es pas la seule. Au moins une dizaine de personnes du village sont passé voir ton père pour avoir des herbes médicinales. Il doit y avoir une nouvelle vague d’épidémie.

Elle posa sa main sur la joue d’Ichka.

– Je pense qu’il vaut mieux que tu te reposes aujourd’hui. Soigne toi et reprend des forces. Tu reviendras nous aider dans deux jours.

Ichka baissa le regard, gênée par la situation.

– D’accord Inok… Encore désolé…

– Aller, tu n’as pas besoin de t’excuser. Je préfère avoir des personnes en pleine santé. Rien ne sert de se tuer la santé. Vas y et reposes toi bien.

        Ichka entreprit de rejoindre la maison familiale. Arrivée à la moitié du chemin, le sifflement retentit de nouveau, la faisant perdre pieds. Elle tomba à genoux. Sa vision se troubla légèrement. Elle se souvenait du rêve qu’elle avait fait la nuit dernière. Elle ne pouvait se résoudre à détourner son chemin, à ignorer les signes divins. Et bien que le sifflement lui fût difficile à supporter, elle se sentait irrémédiablement attirée par lui. Elle devait savoir d’où il provenait. Elle prit une lente inspiration et se releva. Elle avança doucement, choisissant avec précaution la direction à prendre. A chaque pas, le signal s’amplifiait. Elle remonta la vallée et passa la rivière, là où le cours d’eau était le moins profond. Elle continua, s’enfonçant dans une forêt de fougères surplombant la vallée. Chaque pas renforçait la douleur dans son crâne. Le sifflement devenait de plus en plus difficile à supporter. Ichka dut s’arrêter un instant pour reprendre son souffle. Elle sentit une goutte perler au bout de son nez. D’un revers de manche, elle l’essuya et continua d’avancer. Sa tête tournait. La forêt qui l’entourait tournoyait dans une valse désarticulée. Sa vision s’était dédoublée. Ichka avait l’impression qu’un étau lui enserrait le crâne. Elle réussit à avancer malgré tout, titubant à chaque pas. Si c’était un signe des dieux, elle devait en avoir le cœur net. Elle arriva aux pieds d’une falaise perdue dans les fougères. Elle tâtonna le mur à la recherche d’une ouverture. Sous un amoncellement de lianes, elle découvrit une caverne à flanc de montagne. Sans plus d’hésitation, elle y pénétra. A l’intérieur, deux silhouettes floues se détachaient. Elles discutaient autours d’un appareil inconnu au centre de la pièce. Ichka sentit une nouvelle goutte tomber de son nez, mais alors qu’elle s’apprêtait à l’essuyer, elle regarda sa manche : elle était recouverte de sang. Elle releva les yeux alors qu’un des individus se retournait dans sa direction. La surprise mêlée à une grande incompréhension se lu sur son visage.

– … papa… ?

Tomac’h n’eut pas le temps de retenir sa fille qui s’écroula par terre, sa tête percutant violemment le sol de la caverne.

1 comment for “Chapitre 9 : Le murmure des dieux

  1. steyaert
    02/03/2015 at 17:47

    J’ai préféré ce chapitre aux 2 précédents qui m’ont semblé en « perte de vitesse » quant à l’action

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